Camus à Lourmarin

 

A quoi sert le prix Nobel de littérature? A s'acheter une belle maison dans le Luberon. Avec son chèque suédois, Albert Camus s'offre, en 1958, une ancienne magnanerie - ferme où l'on élève les vers à soie - à Lourmarin. Elle est toujours là, habitée par sa fille, Catherine, avec ses volets verts, sa terrasse arrondie, son cyprès. Seul le nom de la voie a changé: la grand'rue de l'Eglise a discrètement été rebaptisée rue Albert-Camus. "Il a retrouvé ici la lumière et les couleurs de son Algérie natale", explique Michel Pichoud , initiateur enthousiaste et érudit des promenades littéraires de Lourmarin. On peut encore aujourd'hui s'asseoir à une table du restaurant Ollier, où il avait coutume de boire son apéritif. "Un pastis pour M. Terrasse!" commandait le garçon, soucieux de garder secrète l'identité du prestigieux client. Un peu plus loin, le stade de foot, autre passion de l'écrivain. "Il a même offert des maillots à la Jeunesse sportive lourmarinoise", raconte Michel Pichoud. Très vite, par sa simplicité, le Prix Nobel séduit le village. "Chaque matin, de très bonne heure, je préparais son café à M. Camus et il partait faire son "tour de plaine"", se souvient Suzanne Ginoux , sa voisine, aujourd'hui âgée de 87 ans. Une promenade qui l'emmène sur la route de Cavaillon en passant par le magnifique château de Lourmarin, dans cette campagne austère, lumineuse, paisible, qui a bien peu changé en un demi-siècle. Au retour, il écrit Le Premier Homme . Debout à sa table, face au Luberon. 

Ici, Camus fréquente aussi bien le forgeron du village et les brocanteurs, chez qui il adore chiner, que le poète René Char, son voisin de l'Isle-sur-la-Sorgue. En revanche, on ne le voit jamais avec l'autre célébrité littéraire du village, Henri Bosco. L'auteur de L'Enfant et la rivière , administrateur du château, a choisi de vivre un peu à l'écart, dans un bastidon de pierres sèches entouré d'oliviers et de lavande. Son bureau n'a pas changé depuis sa mort: des porte-plumes à l'ancienne, une boussole, des photos jaunies. "C'était un homme simple, un peu sauvage. Le soir, il nous captivait par ses récits sur la terrasse", se souvient Liliane Marco , qui a illustré plusieurs de ses ouvrages. 

Bosco survivra de longues années à Camus. Car c'est de Lourmarin que l'auteur de La Peste entama son ultime et funeste voyage. "Je fuis l'épidémie de grippe. A dans huit jours!" lance-t-il à la fidèle Suzanne Ginoux. On connaît la suite. La nationale 5, la Facel Vega, le platane. Albert Camus meurt le 4 janvier 1960. Ce sont les footballeurs de Lourmarin qui portent son cercueil jusqu'au cimetière, à deux pas du château. Sa tombe est toute simple, couverte de laurier et de romarin. A deux pas, celle de Bosco. La mort les aura enfin rapprochés.