EN TRAM DE BAB EL OUED AU TELEMLY   (Texte revu 02.2011)

Arrivés à pied au terminus de l'avenue des Consulats
nous montons tous les cinq dans le tram des TA,
c'est la ligne un, Maillot-Yusuf, la plus longue d'Alger.
Les wagons sont presque vides, très vite c'est l'arrêt du marché
boulevard de Provence, là monte une foule joyeuse et bigarrée,
on se retrouve un peu serrés, dès que les Trois Horloges sont passées
on s'engage dans l'avenue de la Bouzaréah, le tram roule au pas
devant les rues Suffren et Franklin jusqu'au coin de la rue Barra.
Il reprend alors une belle allure et continue son chemin
dans un crissement strident de roues jusqu'au square Guillemin,
A l'arrêt il y a la queue et ça pousse au maximum pour monter,
Il se retrouve plein à craquer mais démarre quand même en beauté
vers l'avenue de la Marne, puis passe devant les jardins Marengo,
et stoppe à l'arrêt entre la Caserne Pélissier et le lycée Bugeaud,
je le regarde bien ce lycée car j'espère y rentrer l'année prochaine
en classe de sixième en tous cas si j'ai vraiment de la veine...
Je suis assis côté vitre près de ma mère sur une  banquette en bois,
une mauresque dont je ne vois que les yeux noirs est face à moi,
elle se met à me regarder fixement, à côté sa fille assise sagement
me sourit alors que le tram s'ébranle alors bruyamment
Je me détourne de son regard et me penche sur la droite pour voir
défiler la toute blanche église  Notre Dame des Victoires,
devant laquelle courent en tous sens et joyeusement des enfants
parmi la foule des badauds qui devant des échoppes prennent leur temps.
Nous sommes dans la rue Bab El Oued,  le tram essaie d'avancer
au milieu d'un brouhaha de klaxons et d'une cohue de voitures pressées,
le temps d'apercevoir la cathédrale et c'est l'arrêt de la place du gouvernement,
là sur son cheval le Duc d'Orleans toise une foule ininterrompue de passants.
J'aperçois sur la droite les premières ruelles qui descendent de la casbah
dans lesquelles se croisent une multitude de djellabas, sarouels et chéchias,
les wagons grinçants rentrent alors dans la rue Bab Azoun aux sombres arcades
mais qui abritent de nombreux magasins aux très attirantes façades,
ils sont pleins de monde, les familles s'y bousculent gentiment,
comme au Gagne Petit, qui attirent toujours autant de clients.
Mon père me montre l'entrée de son bureau un peu plus loin,
je n'en reviens pas, depuis des années il fait tout ce chemin                           
à pied jusqu'ici chaque jour depuis chez nous rue Réaumur,
je crois qu'il doit avoir de bonnes jambes, ça j'en suis sur...
On quitte cette rue truculente pour arriver au square Bresson
dont les ficus sont couverts d'oiseaux qui chantant à l'unisson,
et c'est l'arrêt face à l'opéra où j'ai l'impression que ça dure une éternité.
Les gens veulent monter dans des wagons déjà bondés,
j'aperçois  la mauresque et sa fille qui sont déjà descendues,
celle ci me fait un petit signe de la main mais je la perds vite de vue.
Le tram repart en soubresauts et passe devant le Tantonville,
avant de s'attaquer péniblement à la rue Dumont d'Urville
puis il rentre dans  la rue d'Isly qu'il parcourt très lentement,
mais cela me permet de tout observer bien tranquillement.
Voilà les Galeries de France, le Petit Duc, le Milk Bar sur la Place Bugeaud,
le Bon Marché, les Dames de France, le Grand Bazar, le Casino,
à l'autre bout apparaît alors la Grande Poste éclatante de soleil,
je pense qu'elle est, du monde, une des plus belles merveilles
après l'arrêt devant le Journal d'Alger c'est d'un côté le plateau des Glières
et de l'autre le Forum tout là haut après le square Laferrière.
On continue alors vers la célèbre et large rue Michelet,
je crois que c'est les Champs Elysées, mais en mieux, d'Alger!
Le tram continue entre l'Otomatic et le lycée Delacroix,
des groupes d'étudiants  se promènent, ils ont l'air pleins de joie,
ils occupent sans façon terrasses de cafés  et trottoirs,
et cette ambiance va surement durer comme ça jusqu'au soir.
Mais voilà qu'on arrive et pour nous c'est la fin du parcours,
j'aurai voulu pourtant que cela dure toujours,
on descend à l'arrêt situé face au tunnel des Facultés
on prend le boulevard Saint Saëns et on continue à pied.
J'ai un peu de regret de quitter ce tram qui m'a bien fait voyager,
c'est vrai que cette traversée d'une grande partie d'Alger
m'a fait découvrir la ville et bien que j'ai tout juste dix ans
j'ai ressenti pendant le trajet comme un enchantement.
Pendant que le tram continue sa route vers  le Parc de Galland,
mes sœurs et moi , en prenant de l'avance sur nos parents,
nous montons en courant jusqu'à la rue Desfontaines
une pente ardue que nous gravissons avec un peu de peine,
arrivés rue Daguerre nous avons ainsi rejoint  Bab el Oued au Telemly,
on est maintenant heureux d'arriver chez notre tante Marie...

Robert Voirin